3eme partie


Jeudi 22 juillet

 

Au volant de notre 4x4 blanc neige, nous partons direction Canyonland pour effectuer une boucle comprenant Gemini Bridges, puis route 313 sur une courte portion, Shafer Trail et Potash Road pour sortir du parc plus au sud que notre point d’entrée.

 Les premiers tours de roue sont un peu hésitants, puis rapidement Christophe trouve son rythme, encouragé par les enfants qui ne demandent que de la vitesse et des cahots. Ils vont être servis ! Au premier arrêt photo, où nous retrouvons un autre 4x4, le vent souffle très fort et chipe la casquette d’Arthur pour la déposer 2m en contrebas, dans une pente escarpée et surtout très friable. Nous réussissons à la récupérer, mais l’alerte rendra les porteurs de casquette plus prudents les prochaines fois. Il n’est pas question de se passer d’un couvre-chef dans le coin. Un « Can’t you take a photo » plus tard, nous reprenons la route. Enfin, le chemin.

Nous sommes trois ou quatre véhicules sur le circuit, dans sa première partie, ce qui nous permet aussi de prendre nos marques, d’observer la « concurrence » et de voir les meilleures tactiques à adopter en fonction du relief. Puis nous bifurquons vers la 313 et nous nous retrouvons tout seuls.

Nous quittons le parc de Dead Horse Point après visite au fameux point de vue du même nom, mais en contrebas par rapport à l’endroit officiel, si bien que le Colorado nous est en partie dissimulé par le relief. Qu’importe, la musique de « Thelma et Louise » trouve quand même son chemin jusqu’à nos oreilles. Nous entrons dans le parc de Canyonland, et bifurquons sur la gauche pour prendre le Shafer Trail, petite route sinueuse sur notre plan. Nous découvrons alors une route à flanc de montagne, très belle et très impressionnante. Nous voilà engagés, il faut donc continuer. Aucune protection, dans les virages un peu plus d’espace pour circuler. Ce qui nous permet de croiser les véhicules qui montent, avec un peu plus d’assurance à chaque fois. Le point de vue est… inoubliable.

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Nous déjeunons en bas de la montagne, dans un minuscule coin d’ombre offert par des toilettes en dur, seul signe d’une présence humaine.

Le reste du trajet sera plus facile, toujours sur des sentiers impraticables autrement qu’en 4x4, parfois sur de courtes distances dans le lit de rivières asséchées (pour le moment en tout cas), et pour finir le long du Colorado. Un aigle s’envole au passage de notre véhicule. C’est assez réconfortant de se dire qu’il existe encore des endroits comme celui-là, on l’on peut passer une journée et ne pas croiser plus de 15 personnes. Réconfortant et… apaisant. Le sens du mot « déconnecté » prend toute sa force.

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 Bon, comme il faut bien revenir à la civilisation un jour, ne serait-ce que pour racheter des bouteilles d’eau, nous cherchons un coin pour nous baigner. Nous ne trouverons pas sur cette portion de plage assez accessible pour se tremper dans le Colorado et surtout pouvoir remonter sur la rive. Par contre, nous allons tomber sur un spectacle incroyable : des bassins avec des retenues à différents endroits, et de vastes étendues blanches qui ressemblent à du sel. Et c’est bien du sel ! De grandes quantités dont nous nous demandons l’origine dans cette région, et la destination. Une partie de la réponse nous est fournie par la présence d’un train tirant une bonne trentaine de wagons et qui traverse le relief de part en part. Tout cela est bien mystérieux, et ressemble furieusement au cadre idéal pour un film d’espionnage, avec projet secret du gouvernement…

Nous repartons en direction du Red Cliff Lodge, et trouvons une plage pour les locaux où nous pouvons goûter sans danger aux plaisirs de la baignade dans le Colorado. Emma, la chienne border collie et sa copine typée berger allemand Daria seront pour beaucoup dans la réussite de cette baignade.

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Une très bonne journée ! Reste à laver la voiture avant de la rendre, elle a pris une teinte rouge du plus bel effet. De nombreux quarters seront nécessaires pour faire apparaître la couleur d’origine, sous les couches de boue rouge séchées qui se sont agglutinées autour des roues et sous la voiture.

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 Vendredi 23 juillet

 Nous passons la journée entre Canyonland et Arches. Grand View Point Overlook et marche, pour débuter, sous une chaleur plutôt étouffante. Mais cela donne un très bon aperçu du parc, avec les trois niveaux qui le composent dominés par cette « Island in the Sky » où nous nous trouvons. Nous découvrons ainsi la White Rim dans son intégralité.

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Ce parcours, si nous avions voulu le faire, nécessite un 4x4, plus d’une journée et donc un campement le soir dans le parc. Un beau programme… pour une prochaine fois. Nous prenons en photo le Shafer Trail vu du dessus, riant rétrospectivement de notre frayeur durant la descente, et confessant que nous n’aurions peut-être pas pris ce chemin si nous avions su ce qui nous attendait. Et nous aurions raté quelque chose !

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Pique-nique dans un coin aménagé, puis nous faisons notre traditionnelle escale au Visitor Center pour faire provision de magnets et autres cartes postales. Il fait très chaud ce jour-ci, nous reprenons la direction de Arches, avec arrêt à Upheaval Dome, gigantesque cratère dont l’origine serait due à une météorite pour les plus romantiques, à un volcan pour les géologues en herbe. Là encore, la balade sera prise dans sa version courte, il fait encore très chaud en ce milieu d’après-midi.

 Le premier arrêt à Arches sera pour Double Arch, dans la partie «Windows » du parc. Marche dans la fournaise, puis escalade de l’une des deux cavités, pour l’incontournable photo à son sommet, juste en bas de l’orifice du « O ». La montée se révèle plus facile que la descente, mais nous prenons notre temps et tout se passe bien.

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Direction « Delicate Arch », dans « Fiery Furnace ». Un long ruban de lemmings nous précède vers ce que nous croyons à tort être la destination finale. En fait, la marche sera encore longue. Il est prêt de 19 heures quand nous entamons l’ascension, et pourtant le soleil tape encore très dur sur nos peaux, la chaleur n’a pas faibli. Nous arrivons péniblement (surtout moi) jusqu’à l’Eldorado promis. Nous débouchons dans une sorte d’arène en compagnie de nombreux autres touristes, photographes amateurs pour la plupart, plus ou moins éclairés (c’est là que nous verrons le plus de trépied), beaucoup de Français parmi eux. Arêne oblige, le jeu du cirque consiste ici à huer copieusement les « vedettes » qui s’attardent trop sous l’arche pour la photo souvenir. Un pauvre hère, qui avait posé son trépied juste dans l’axe des autres photographes, résistera quelques longues minutes à la vindicte touristique, avant de repartir avec son matériel sous les acclamations de la foule, du pas du dromadaire nonchalant qui consent à se déplacer pour libérer la vue sur les pyramides. En voilà un qui a une bonne résistance à la pression…

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Le coucher de soleil révèlera, sur cette arche magnifique, certes de belles couleurs mais pas l’explosion attendue. La faute sans doute aux nuages qui obscurcissent partiellement le ciel depuis quelques jours, et brouillent la donne. Qu’importe, « we did it ! ».

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Nous repartons, quittant Arches et Moab. Ce soir, pas de réservation de prévue, nous devrons continuer jusqu’à deux heures du matin et Cortez pour trouver un parking de City Market accueillant. Les enfants dorment dans leurs lits, malgré les cahots du trajet. Christophe tient le volant jusqu’au bout, alors que plusieurs fois je lutte pour garder les yeux ouverts. Nous nous sommes ainsi rapprochés de Durango et de Mesa Verde, renonçant à la partie Needles de Canyonland, craignant une baisse de motivation des enfants, bien éprouvés par les balades en plein cagnard.

 

 

Samedi 24 juillet

 

5 heures du mat’. Un biker pur jus vient garer sa moto juste sous nos fenêtres. Nous nous rendormons. Il sera rejoint plus tard par d’autres motards au même look Harley-Davidson, pour une virée entre amis passionnés. Nous faisons quelques courses au City Market, et Christophe goûte au plaisir de son premier vrai expresso depuis notre arrivée ! Nous reprenons la route, direction Mesa Verde. De nouveau, il nous faut engranger des miles (une quinzaine) avant d’atteindre l’entrée réelle du parc. Cela grimpe dur, dur pour le RV. Des forêts d’arbres brûlés bordent la route, comme souvent dans les parcs à certains endroits. Nous verrons un peu plus tard que le parc a été la proie de nombreux incendies, le dernier en date de 2003.

 

Nous choisissons de faire les circuits sans ticket et commençons par le musée, très intéressant et pédagogique. Il retrace les grandes étapes de la civilisation anasazi, depuis la sédentarisation progressive dans les « grottes », l’apprentissage des techniques manuelles comme le tissage, la poterie, la confection d’outils, les perfectionnements en matière d’élevage et de culture, l’irrigation, nerf de la guerre, la domestication des dindes et des chiens, les premières pour leurs plumes et leur viande (les concours de miss n’existaient pas encore), les seconds comme aides à la chasse et compagnons de jeu des enfants. Puis vient le temps des stocks mieux maîtrisés, de l’architecture plus élaborée, des échanges et du commerce avec les autres peuples. Aux tableaux historiques succèdent de grandes vitrines où sont exposés tous les objets qui ont pu être récupérés sur place, un musée qui intéresse tout le monde.

 

Nous découvrons ensuite un des trois sites, celui de « Spruce Tree House », où l’on peut visiter un village partiellement restauré. Nous faisons connaissance avec un couple de californiens et leurs trois filles. Nous sympathisons, échange d’emails, j’espère que nous pourrons discuter par écrit à notre retour. En prenant un peu de recul par rapport au lieu, je m’aperçois d’une étrange analogie : le village d’indiens où nous nous trouvons ressemble furieusement à celui de l’album « Entre Terre et Lumière » de Thorgal. Rosinski et Van Hamme ont dû s’en inspirer pour créer leur histoire. En repartant, sur la Mesa Top Loop, nous nous arrêterons à quelques points de vue sur les falaises d’en face. Dans les cavités que nous découvrons, nous nous attendons à tout moment à voir Thorgal et Pied d’Arbre, prisonniers de leur cage minérale, ou encore Kriss de Valnor s’enfuyant au loin avec son chariot d’or…

 

La visite sera malheureusement entachée d’un accrochage avec une voiture de touristes américains, sur un parking assez étroit où leur arrière de voiture dépassait sur la route quand nous avons tourné un brin trop sec pour les contourner. 9 mètres de RV, ça ne se manœuvre pas comme une Peugeot 205 dans les rues de Paris ! A partir de là, nous basculons dans un épisode des « Experts Mesa Verde ». Je pars, avec le propriétaire de la voiture – un Américain qui a le bon goût d’avoir fait une partie de ses études à Grenoble, et qui donc parle bien français – en chasse d’un représentant de l’autorité pour le constat d’usage. Et dans les parcs, l’autorité, ce sont les rangers. Nous nous adressons à la cahute où j’explique la situation, et le numéro qu’il me faut contractuellement contacter pour ce type de problème. La ranger me met un téléphone à disposition. Rapidement, mes compétences en anglais laissent à désirer, et l’autre conducteur vient à mon aide. L’entretien terminé, il reconnaît effectivement que mon contact avait un accent du Bronx assez prononcé, difficile à saisir. Me voilà un peu réconfortée…

 

Nous repartons vers le lieu de l’accident, pour constater que la patrouille est arrivée avant nous, composée de deux rangers équipés… de gilets pare-balles. Les ours doivent être agressifs dans le coin. Le chef est conciliant bien que procédurier (un pléonasme pour « américain »), quand à son second nous nous félicitons au fur et à mesure que les minutes passent qu’il ne soit pas le chef. Christophe m’informe d’ailleurs qu’Hamster Jovial (ou Crazy Squirrel) a déjà pris l’équivalent d’une croisière de grands-parents en photos, sous tous les angles. Nous nous demandons ce qui se serait passé si l’accident avait été plus sérieux. Nous devons ensuite rédiger chacun séparément notre version de l’incident. Je pars sur un sobre « Crac Boum Hue », apparemment insuffisant. Il me faut développer pour satisfaire à la norme. Je fais appel à mes souvenirs de cours d’anglais. Quelques « right hand side » et « bumped into » plus tard, je rends la copie que je me propose de soumettre au grenoblois. Les rangers s’interposent instantanément, il ne faut surtout pas que nous communiquions.  Tant pis, la syntaxe et l’orthographe y perdront ce que la spontanéité y gagnera. Le chef nous propose alors le deal suivant : payer 50 dollars tout de suite, ou se débrouiller ensuite à l’aéroport. Facile de deviner notre choix. Hamster Jovial prélève la rançon, recopiant notre numéro de carte bleue avec une erreur qui nous voudra par la suite de recevoir un courrier d’une cour américaine directement à la maison, avec mise en demeure de paiement ou engagement de poursuites.

 

Deux heures plus tard, nous sommes libres ! Et soulagés…

 

Nous prenons la route de Durango, un peu dépités par ce contretemps. Là, nous découvrons avec surprise une station de sports d’hiver, quand nous attendions une ville de western typique. Un rapide tour dans la ville permet de découvrir où se tiendra le « team roping » prévu le lendemain. Il s’agit de la capture d’un veau par deux hommes à cheval, le premier l’attrapant au lasso par la tête et le second par les pattes arrières. Le lieu se situe au milieu de terrains de sport. Nous nous installons au camping KOA de Durango, où tout semble avoir été conçu pour être « pets and kids friendly » : courses de canards en plastique dans les cours d’eau qui le traversent, à horaires réguliers, projection de films pour enfants sur les animaux, endroits réservés aux chiens pour la nuit… C’est la première fois que nous voyons cela et c’est une surprise. D’ailleurs, pas mal de chiens promènent leurs maîtres à travers tout le camping.

 

Les humains ne sont pas oubliés, il est possible de commander des pizzas maisons réalisées directement au vu et au su de tout le monde. Nous en profiterons ce soir, elles nous seront livrées directement au RV par un des employés, qui affronte la pluie battante de cette fin de journée au volant de sa voiturette de golf. Pour une fois, la nuit sera fraîche et notre sommeil plus réparateur. Les locaux nous confirmeront le lendemain matin qu’il pleut rarement autant à cette période de l’année. Mais après tout, n’était-ce pas le lieu pour qu’il pleuve « cats and dogs » ?

 

 

Dimanche 25 juillet

 

Nous rejoignons le lieu de la « fiesta », pour découvrir que le parking est partagé par une sorte de brocante des familles, sans prétention mais sympathique. Une quinzaine de stands sont installés, au milieu desquels déambulent quelques curieux. Cela tombe à pic, car le « team roping » a été repoussé jusqu’à une heure non déterminée. On ne sait pas s’il reprendra l’après-midi, le lendemain ou sera totalement annulé. La faute à la pluie torrentielle qui s’est abattue sur la ville depuis hier et toute le nuit, transformant le terrain sur lequel les chevaux devaient évoluer en véritable bourbier. Trop dangereux, nous explique-t-on. Pas de chance ! Nous ne verrons donc pas de rodéo, ni quoi que ce soit d’approchant à Durango cette année.

 

Nous reportons notre attention sur la brocante. Un chiot de sept semaines, des lecteurs MP4 tombés du camion, de grandes affiches Coca-Cola, une selle, un improbable instrument à douze cordes, il y a vraiment de tout et chacun y trouve son compte. Valentin doit renoncer à l’achat d’un DVD, quand nous lui expliquons qu’il n’est par certain que nous puissions le lire à la maison, pour un problème de format. Arthur fait l’acquisition d’une chouette chouette en simili laiton, Capucine d’un fer à cheval et d’un filet en cuir un peu endommagé, Christophe d’outils de bricolage au manche en bois. Je déniche de beaux bijoux indiens, ainsi que des affiches illustrées de Norman Rockwell. Une superbe luge en bois et métal, des bois de cerf nous font également envie, mais par avion…

Nous repartons assez contents de cette intéressante incursion dans le quotidien des Américains. Direction le Walmart pour quelques courses supplémentaires et moins vintage. Nous déjeunons finalement sur le parking d’un bureau de poste, fermé en ce dimanche et bénéficiant d’une ombre bienvenue. Nous prenons la route direction Monument Valley, et traversons successivement le Colorado (d’où nous partons), le Nouveau Mexique, aux routes en très mauvais état, l’Arizona (courte amélioration, mais cela ne dure pas), enfin l’Utah. En route, nous découvrons des bas-côtés constellés d’éclats de verre sur plusieurs miles. Le grand jeu local semble être le jet de bouteilles depuis les voitures. Pour des gens d’habitude si soucieux de préserver leur environnement, cela fait désordre. La route sera interrompue un moment par la traversée au pas de trois chevaux sauvages (ou plutôt échappés d’un troupeau, car un Indien nous dira qu’il n’y a plus de chevaux sauvages sur Monument Valley).

 

Le long de la route, nous verrons souvent de très précaires constructions, genre mobil-home mais avec la clim. La région ne semble vraiment pas très riche. Par contre, les zones industrielles, comme nous les appellerions, s’étendent parfois sur plusieurs miles, comme aux alentours de Aztec. Nous ne traverserons à aucun moment de riante bourgade, ni de centre-ville un peu typique. Le coin donne vraiment le bourdon…

 

Arrivée à Monument Valley. Depuis plusieurs miles déjà, les pitons rocheux dressent leur imposante silhouette. L’orage gronde de nouveau ; nous découvrons notre camping, situé juste aux portes du parc. Accueil réservé d’une jeune femme Navajo, qui ne semble pas d’humeur à plaisanter. Elle se déridera le lendemain, mais malheureusement il faudra recommencer le travail d’approche avec ses remplaçantes, car elles sont plusieurs à tourner à l’office. Les enfants ont le temps de faire un saut rapide à la piscine couverte, où un groupe d’adolescents typiques, deux filles et quatre garçons, identifiés comme allemands, leur gâche un peu ce moment. Ricanements, intimidation, rien que de la broutille de pré-pubères, la piscine se sera pour une autre fois ! Pendant ce temps, je réserve à l’accueil une balade en voiture pour le lendemain matin. Départ à 8h, nous serons seulement 5 dans le véhicule, car c’est à peine plus cher et on a moins l’impression de se faire promener en troupeau. Cela nous laissera aussi plus de temps pour discuter avec notre guide Navajo.

 

 

Lundi 26 juillet

 

« Larry » est venu nous chercher, nous faisons nos premiers tours de roue dans Monument Valley. Il ne fait pas encore trop chaud, il y aurait même presque un petit vent frais. Nous partons pour 3h30 de découverte du parc. Sur la carte, nous essayons de repérer les noms cités par Larry, au milieu de ses explications. Il a un accent très prononcé, et nous une oreille très catovienne. C’est pas gagné. Nous avons du mal à saisir tout ce qu’il dit. L’avantage est que quand il s’arrête, je peux aller lui poser des questions supplémentaires, auxquelles il répond de manière assez lapidaire. Je mets vite au rebus les questions fermées, pour lui donner l’occasion de s’exprimer. Au fur et à mesure, il se déride un peu. Il nous donnera beaucoup d’explications lors de la visite d’un hogan, où il nous installe avec ma fille à l’endroit où la mère de famille est censée se tenir. Il nous explique que le travail de tissage est exclusivement féminin, que les techniques se transmettent de mère en fille, et nous détaille les différentes étapes : les deux brosses pour récupérer la laine de mouton, la bobine sur laquelle le fil s’enroule, les pelotes ensuite constituées, les plantes qui servent à teindre la laine, le métier à tisser la laine. Les motifs vont du plus simple à des choses plus élaborées, et pourtant Larry nous apprend qu’il n’y a jamais de dessin, de patron comme on dirait chez nous, qui servent de modèle, tout est dans la tête de l’ouvrière. Bref, une allergie du patron que l’on ne retrouve plus que dans certaines tribus de syndicalistes français…

 

il nous explique ensuite la structure du hogan : orienté vers l’Est, pour une meilleure lumière et aussi pour des raisons religieuses (de l’Est vient le jour, ou plutôt nait le jour, l’Est est aussi l’endroit d’où vient l’essence même de la vie, dans leurs croyances. N’empêche, sans faire de mauvais esprit, de l’Est ne sont pas toujours arrivé que des bonnes choses pour les Indiens, à commencer par les caravanes de blancs chercheurs d’or. Mais bon…), avec un foyer central et un trou pour l’évacuation, le poêle actuel ayant remplacé les trois pierres plates disposées de manière à former un cône, la porte d’entrée en bois le tapis originel. L’authenticité y perd sans doute ce que le confort y gagne. Cette pièce sert à toute la famille, pas seulement aux femmes. La structure du toit, en bois, circulaire et sans poteau central, rappelle furieusement celle des kipas des anasazis. Même si Larry répond à ma question par un « Cà n’a rien à voir »… J’espère ne pas l’avoir vexé avec cette comparaison involontairement hasardeuse.

 

Nous passerons ensuite près d’un rare point d’eau, où viennent boire chevaux et vaches. Des chevaux, nous en avons vu, mais des vaches ? Pendant que nous mettons nos mains en visière pour scruter l’horizon à la recherche de cornes, Larry nous montre des traces au sol, comme si la chose était évidente… Je me retiens de ne pas éclater de rire. Rien n’a changé, pour l’homme blanc n’existe que ce qu’il voit clairement de ses yeux d’incrédule, alors que pour l’indien il y a tant à lire, quand on sait déchiffrer les signes de la nature.

 

L’oreille du vent (« Ear of the wind »), l’œil du soleil (« Sun’s eye »), le hurlement de la bête… Ah non, ce sont mes enfants qui se poursuivent… Nous parcourons d’autres lieux aux noms poétiques. Nous sommes étonnés de voir la végétation finalement si verte, même si elle est très basse. De nombreux yuccas produisent des fruits en forme de grosses cacahuètes. Bear Grylls saurait sûrement se fabriquer un arc, un duvet, une tente, trouver de quoi manger pour 10 jours et un antiseptique pour ses bobos avec tout ça. Nous restons impressionnés par la beauté en même temps que l’hostilité de cette nature. Larry nous dit que l’hiver, chose incroyable, il peut y avoir jusqu’à 50cm de neige au sol.

 

Les écoles construites juste à côté du parc, et que nous longeons pour atteindre le camping, permettent aux enfants Navajo d’être scolarisés jusqu’à 17 ou 18 ans. Ensuite, ils peuvent aller à l’université, mais il leur faut partir. Larry explique qu’il a été de ceux-là, trouvant même un travail en dehors de la réserve. Mais quand il a perdu son emploi, tel le fils prodigue, il a pu revenir à Monument Valley, retrouvant aussitôt un travail. A ma question sur les « subprimes », il explique que les Indiens ont été moins touchés. Ils mettent de côté l’argent quand ils en ont, et vivent culturellement moins à crédit. Ils sont davantage auto-suffisants. Les Navajos sont par ailleurs les plus nombreux, parmi toutes les tribus indiennes. Lui-même a appris le navajo à l’école, ainsi bien sûr que l’anglais, mais aussi quelques rudiments de français, d’allemand et de japonais !

 

Nous quittons Larry sans effusion particulière – ce n’est pas le style de la maison – mais avec la sensation, au moins pour notre compte, d’avoir passé un beau moment dans ce lieu mythique. Les enfants auront en plus une photo souvenir, à cheval dans ce cadre incroyable.

 

Piscine de nouveau cet après-midi, puis direction l’hôtel « The View », pour y dîner le soir et profiter du coucher de soleil. De nombreux photographes s’y pressent, pas mal de Français. Le restaurant, quant à lui, devrait plutôt s’appeler le « Half-view ». Assez petit en surface, et disposant d’une salle en rond, il abrite des tables dont seulement une toute petite moitié jouit de la vue sur Monument Valley. Le goudron et les plumes pour l’architecte ! La boutique nous prend quant à elle vraiment pour des Américains (enfin maintenant on dirait des Qataris), mais présente un choix très large notamment de bijoux de créateurs. Pour des sommes… C’est vrai, au fait, pour quelles sommes ? Aucun prix n’est affiché, il faut demander à chaque fois, ils appliquent systématiquement 40% de réduction sans discuter, et encore moins 10% si on est clients de l’hôtel.  Bref, une ambiance un peu marchand de tapis, un peu à la tête du client qui ne m’inspire pas vraiment confiance. C’est dommage, il y avait de belles choses.

 

John Wayne est également à l’honneur, sous toutes les formes, le pauvre. Et d’anciennes photos de gloires passées, comme Billy the Kid dont le portrait très abîmé montre néanmoins un vrai visage de psychopathe, à faire froid dans le dos. Une très belle exposition de tableaux, principalement des portraits, attire notre attention au rez-de-chaussée. L’artiste, qui signe « R Singer », présente des visages d’Indiens âgés, peintures très fortes en couleurs et visages burinés comme de vieux marins bretons. C’est très émouvant.

A l’extérieur se produit une famille de danseurs Navajo, en costume traditionnel. Le père, la mère et, l’espace de quelques secondes, leur petit bout de chou de fille, qui ne doit pas avoir plus de 5 ans. Les chants diffusés par leur lecteur posé au sol sont presque effrayants à la première audition, très rythmés, la danse quasiment une transe. On a vraiment la sensation que ce sont des chants de guerre, mais sans doute John Ford a formaté nos oreilles en ce sens. Ce spectacle dans un tel décor a quelque chose d’unique.